Ce matin, aux Résidences Mamoune, une trentaine d’acteurs clés de l’écosystème médiatique et citoyen sénégalais se sont réunis autour d’un enjeu devenu crucial : comment endiguer la vague de désinformation et de discours haineux qui menace l’espace public. Organisé dans le cadre du projet “Saxal Jamm” (Construire la paix) par le Consortium ONG3D/COSCE/GRADEC, cet atelier ambitieux visait à poser les fondations d’un cadre d’échanges pérenne pour combattre ces fléaux modernes.
L’originalité de cette rencontre réside dans la diversité exceptionnelle des participants : autorités publiques, journalistes, acteurs des médias traditionnels et numériques, représentants de la société civile, régulateurs et experts en communication. Tous partagent un constat alarmant. Dans un Sénégal de plus en plus connecté, la propagation de fausses informations atteint des proportions inquiétantes. Rumeurs politiques, théories du complot, fake news sensibles, montages photos trompeurs, vidéos manipulées : l’arsenal de la désinformation se sophistique de jour en jour, minant la confiance dans les institutions démocratiques et attisant les tensions communautaires.

Au-delà du diagnostic partagé, l’objectif principal de cet atelier était de définir les contours d’un cadre d’échanges structuré. Les participants ont travaillé en groupes pour identifier ses objectifs : faciliter le partage d’informations entre acteurs, développer des mécanismes de détection précoce de la désinformation, coordonner les réponses face aux campagnes de fake news, élaborer des standards éthiques communs, former les professionnels et citoyens au fact-checking, et sensibiliser le grand public aux dangers de la désinformation.
Les modalités de fonctionnement ont également été esquissées : réunions périodiques, système d’alerte rapide, base de données partagée des démentis, sessions de formation continue, campagnes de sensibilisation, et collaboration avec les plateformes de réseaux sociaux. Un comité de pilotage inclusif sera mis en place, comprenant des représentants de chaque catégorie d’acteurs. Des groupes de travail thématiques approfondiront les questions spécifiques.

Une partie importante des discussions a porté sur le fact-checking et l’éducation aux médias. Les participants ont souligné qu’au-delà de la vérification des faits, il faut développer l’esprit critique des citoyens et leur apprendre à identifier les signes d’une information douteuse. Des propositions concrètes ont émergé : intégration de modules d’éducation aux médias dans les programmes scolaires, formation des enseignants, création de contenus pédagogiques ludiques, campagnes via les radios communautaires.
La question de la régulation a suscité des débats passionnés. Comment réguler sans censurer ? Comment protéger le débat démocratique tout en luttant contre les fake news ? Un consensus s’est dégagé sur une approche graduée : privilégier d’abord l’autorégulation et la responsabilisation des acteurs, développer des mécanismes de médiation, et ne recourir à la sanction légale qu’en dernier ressort.

Le rôle des géants du numérique – Facebook, Twitter, TikTok, YouTube – a également été au cœur des échanges. Les participants ont souligné la responsabilité majeure de ces plateformes dans la lutte contre la désinformation et la nécessité qu’elles investissent davantage dans la modération de contenus en langues locales et collaborent avec les fact-checkers africains.
Malgré l’enthousiasme affiché, personne ne sous-estime l’ampleur du défi. La désinformation et les discours haineux sont des phénomènes complexes, aux causes multiples. Les questions de financement ont été abordées, le Consortium s’engageant à rechercher les ressources nécessaires pour maintenir cette plateforme active.

Alors que les participants quittaient les Résidences Mamoune en fin de journée, un sentiment partagé dominait : celui d’avoir participé à quelque chose d’important. Pour la première fois, des acteurs aux intérêts parfois divergents se sont réunis autour d’un objectif commun : protéger l’espace public sénégalais contre la pollution informationnelle. Des groupes de travail seront mis en place dès la semaine prochaine, et une prochaine rencontre plénière est prévue dans deux mois pour adopter formellement les statuts du cadre d’échanges.
Dans un contexte régional marqué par les tensions politiques et les fractures sociales, l’information devient un enjeu de paix. “Saxal Jamm” reconnaît que la bataille de l’information est aussi une bataille pour la démocratie, pour les droits humains, pour un Sénégal uni et apaisé. Comme l’a rappelé un participant en conclusion : “Une démocratie ne peut prospérer que sur le terreau d’une information fiable et d’un débat public apaisé. C’est ce terreau que nous nous engageons à cultiver ensemble.”



